Prochaine conférence sur "La Cabale" le mardi 2 mars à 20H30...
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Synagogue de la rue du Colonel Driant

Paracha

Paracha Vayetse
La pudeur de Jacob

Après s'être enfui de chez ses parents pour ne pas subir la vengeance de son frère Esaü, Jacob arrive chez Lavan, frère de sa mère Rivka, pour qui il travaillera 14 ans pour ses femmes Léa et Ra'hel et 6 ans pour son salaire personnel. Au terme de ces 20 années, l’Eternel s'adresse à lui en ces termes : "retourne sur la terre de tes pères ta terre natale, et je serai avec toi". Alors Yaakov envoya appeler Ra'hel et Léa... et leur dit : "Je vois que votre père ne se comporte plus avec moi comme avant ... vous savez que je l'ai servi de toutes mes forces. Tandis que votre père s'est moqué de moi et 100 fois (comme le commente Rachi) a changé mon salaire mais l’Eternel ne l'a pas laissé me nuire... Et l'ange de l’Eternel m'a dit : "maintenant lève toi, sors de ce pays et retourne..." Ra'hel et Léa lui ont répondu : "avons-nous encore une part et un héritage dans la maison de notre père? Ne nous a-t-il pas considérées comme des étrangères puisqu'il nous a vendues et a dilapidé nos biens... et maintenant tout ce que t'a dit l’Eternel, fais-le." (Beréchit 31/3-16)

POURQUOI DES MOTIFS PERSOS ? Ces versets sont pour le moins surprenants. Jacob veut informer ses femmes de leur départ imminent et voici qu'il invoque des raisons personnelles et purement matérielles (votre père 100 fois a changé mon salaire) alors qu'il a reçu un ordre de l’Eternel sans équivoque, et ce n'est qu'à la fin de son exposé qu'il mentionne, presque de façon anodine, l'ordre divin, et qui plus est, au nom de l'ange de l’Eternel alors que le verset mentionne tout simplement "l’Eternel". Rachel et Léa agissent de la même façon, les voilà qui se plaignent aussi du comportement de leur père avant de concéder à écouter la parole divine : "Et maintenant, tout ce que te dira l’Eternel".

QUELS SONT LES INTERETS EN JEUX ? Comment nos patriarches, à leur niveau exceptionnel et ayant reçu un ordre explicite, peuvent l'occulter au profit de conflits bassement terre-à-terre ? A première vue, on pourrait l’expliquer ainsi : le verset précédent, le dévoilement de l’Eternel à Jacob, nous relate la tension qui s'est installée chez le beau-père, chez Lavan : "Et il (Yaakov) a entendu les fils de Lavan dire : Yaakov s'est emparé de tout ce qui appartient à notre père et il en a fait toute sa richesse. Et Yaakov vit la face de Lavan et il n'était plus comme auparavant. Et l’Eternel dit à Yaakov retourne... (31/12) Jacob a donc peut-être ressenti l'ordre de l’Eternel comme une réponse à son malaise : il n'y a plus d'espoir avec Lavan, il faut partir, et c'est cette relation de cause à effet qu'il expose à ses femmes et elles lui répondent : nous aussi, nous ressentons cette tension à titre personnel, l'ordre de l’Eternel nous concerne donc aussi directement.
MATERIEL FACE AU SPIRITUEL : Il n'y a pas de doute que Jacob, Ra'hel et Léa étaient animés uniquement par la volonté divine et rien n'aurait pu les en détourner. Cependant du fait qu'il y avait une réalité de considérations humaines suffisantes par elles-mêmes pour stimuler leur départ, ils n'ont pas voulu apparaître insensibles à ces enjeux comme des êtres supérieurs qui ne réagiraient qu'à des impératifs spirituels. Ils nous enseignent ainsi combien l'homme doit prendre garde à ne pas tomber dans le piège qui consisterait à justifier tout acte à consonance spirituelle comme la résultante de sa foi alors que ses actions sont peut-être encore sous l'emprise, un tant soit peu, d'intérêts purement humains. Cette attitude sublime est définie par la tséniout. Ce terme quelque peu surprenant mérite que l'on s'y attarde.

DE LA PUDEUR : Cette "pudeur" est un terme qui se rapporte traditionnellement au comportement, à l'habillement ou au langage. On se serait donc attendu à une qualification telle que de l'honnêteté intellectuelle ou de l'humilité afin de ne pas se montrer à un niveau supérieur au sien.

ACTE – PAROLE – PENSEE : Les Rabbis modernes nous indiquent que les trois domaines du service divin, l'acte, la parole et la pensée [car elle (la Torah) est très proche de toi, dans ta bouche, dans ton cœur, pour l'accomplir- (Deutéronome 30/14)], se retrouvent tous aussi dans la tséniout ; nous avons donc une dimension nouvelle: la tséniout de l'esprit. C'est qu'il ne s'agit plus seulement d'éviter de se montrer aux yeux des autres, mais également d'une certaine réserve vis-à-vis de soi-même.

LA PUDEUR DE L’ESPRIT : La yirat Chamaïm(la crainte révérencieuse de l’Eternel) est comparée à un ustensile très précieux que l'on n'utilise que dans les occasions exceptionnelles de peur qu'il ne se détériore et ne perde de sa valeur. Ne pas mettre en avant, garder caché au fond de soi les pulsions de kedoucha, la sainteté, qui nous animent. C'est là le sens de la "pudeur" de l'esprit qui permet de ne pas les vulgariser, de leur laisser leur authenticité et surtout de ne pas nous bercer d'illusions figeant toute dynamique de progression. C'était là la préoccupation de Jacob et de ses femmes : dissimuler autant que possible leur détermination sans faille à accomplir la parole divine pour ne pas occulter, de façon fictive, les réalités humaines.
Selon le Gersonide, Yaakov se concerte avec Rachel et Léa, pour leur expliquer la raison de leur départ comme s'il voulait obtenir une sorte d'approbation au voyage. Comment est-il possible que, juste après avoir reçu un commandement de D.ieu, Yaakov puisse encore chercher à obtenir le consentement de ses épouses ? Est-ce qu'un juif, après avoir appris dans la Torah que l’Eternel lui ordonne de faire Chabbat, va demander l'accord de sa femme ? Yaakov s'entretint avec Léa et Rachel, et il leur donna des raisons sociales et humaines : "Je vois au visage de votre père qu'il n'est plus pour moi comme hier, ni comme avant-hier." (31, 5).
Il cherche donc des explications valables pour justifier le départ de toute sa famille de chez Lavan. Il ne suffit pas que le Tsadik reçoive un ordre divin pour le faire exécuter sur-le-champ, il doit aussi savoir le transmettre au peuple, aux gens qui l'accompagnent, afin de les animer de la mission qu'ils doivent accomplir, et de leur faire prendre conscience du but de leurs faits et gestes. C'est pourquoi, Yaakov chercha à expliquer, dans des termes simples, les raisons les plus profondes qui lui avaient été dictées du Ciel. Une fois la situation comprise, il leur transmit l'ordre de D.ieu : " 'Maintenant, dispose-toi à sortir de ce pays et retourne au pays de ta naissance', dit D.ieu." (Genèse, 31, 14)
Après cela Rachel et Léa lui disent : "Tout ce que l’Eternel t'a dit, fais-le".Yaakov présente donc d'abord les choses de manière logique pour les gens de sa famille, et une fois que cela est compris par tout le monde, il peut dire qu'il s'agit en plus d'un ordre provenant de D.ieu. Il y a des fois des hommes qui, par l'intermédiaire des Mitsvot de la Torah, veulent s'imposer sur leurs femmes. Ils utilisent un prétexte, et quel prétexte ! pour affirmer leur pouvoir de commandement.  C'est très grave. Il faut savoir dissocier ses problèmes personnels des Mitsvot de la Torah. Sinon, ne nous étonnons pas quand nos proches (nos épouses) réagissent mal à ce genre d'attitudes.
  
PAS D’ORGUEIL DEPLACE : Dans le même esprit, le tsadik, l'homme juste, bien que s'efforçant de découvrir l'œuvre de l’Eternel et son implication dans les moindres détails de notre vie même les plus anodins et les plus "naturels", cherchera paradoxalement à dissimuler autant que possible la manifestation de l’Eternel extra-naturelle dont il est personnellement l'objet afin de ne pas trébucher dans un orgueil déplacé.

MOISE ET SA MODESTIE : Nous retrouvons cette idée à propos de Moïse qui n'avait pas été autorisé à pénétrer en terre d’Israël et qui a quand même eut la possibilité de monter sur la montagne de Nébo pour observer le pays. En effet, le célèbre commentateur espagnol Nachmanide explique que de par l'éloignement, la terre n'était pas visible de cette montagne sans l'intervention d'un miracle. Alors, s'il en est ainsi, posons donc la question : pourquoi Moïse dut-il escalader cette montagne ? Le miracle aurait très bien pu avoir lieu à l'endroit où il se trouvait. C'est qu'il fallait, même pour Moïse l'homme le plus humble sur la terre, minimiser ce miracle à portée personnelle autant que faire se peut.
Le principe qui se dégage de cet enseignement est qu'il n'y a pas pour l'intériorisation profonde des perceptions spirituelles, de plus grand ennemi que leur extériorisation. On pourrait d'après tout ceci, expliquer la différence entre les termes employés par la Torah et ceux de l’Eternel. En effet, le texte dit " l’Eternel dit à Jacob" mais celui-ci rapporte "l'ange (l’envoyé de) l’Eternel m'a dit". Dans sa démarche de dissimulation de son niveau spirituel, cette attitude trouve tout son sens : être interpellé par un ange paraît bien anodin par rapport à l'intervention de l’Eternel lui-même. Les plus grands effets sont bien entendu issus des plus petites démarches, à la condition qu’elles soient toujours, vraies, authentiques et sincères.

Rabbi Michel Liebermann

 

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